Antoine Wiertz
(Dinant 1806 - Bruxelles 1865)
La crucifixion de Saint Pierre
Crayon, fusain et craie blanche sur papier bleu
Signature en bas à droite : A. Wiertz
553 x 384 mm
Circa 1855
Biographie
Antoine Wiertz est un peintre, sculpteur et lithographe belge né à Dinant le 22 février 1806 dans une famille modeste : son père est tailleur et sa mère journalière mosane. Dès l’âge de dix ans, le jeune Antoine montre ses talents artistiques en sculptant des grenouilles en bois dans la boutique de son père. Reconnaissant ses aptitudes, sa famille le soutient dans sa vocation artistique. En 1820, Wiertz est admis à l’Académie de peinture d’Anvers grâce à une bourse d’études du roi Guillaume 1er des Pays-Bas. Il y étudie auprès de Guillaume Herreyns et Mathieu-Ignace Van Brée, se formant dans la tradition académique de la grande peinture d’histoire, avec un intérêt particulier pour le dessin, l’anatomie et les maîtres anciens. L’influence de Pierre Paul Rubens et du baroque flamand marque profondément sa sensibilité artistique. Formé dans la tradition de la grande peinture d'histoire, il nourrit très tôt l'ambition de rivaliser avec les maîtres anciens tout en inscrivant son nom dans une modernité héroïque. En 1832, il remporte le Prix de Rome belge, ce qui lui permet de séjourner en Italie. Entre 1832 et 1835, il s’imprègne de l’art de Michel-Ange, Raphaël et du Caravage, développe son goût pour les compositions monumentales et le pathos dramatique, et s’initie aux sujets mythologiques et antiques. De ce séjour naît Les Grecs et les Troyens se disputant le corps de Patrocle, une toile gigantesque, applaudie à Anvers mais dédaignée au Salon de Paris de 1839. En 1842, installé à Liège, il réalise une lithographie de ce tableau, tirée par l’imprimeur bruxellois Pierre Degobert. Durant cette période, il élabore une conception exaltée de la mission de l’artiste, qu’il considère comme un guide moral et spirituel. Son style évolue alors vers un romantisme personnel, caractérisé par une amplification des gestes, une dramatisation des scènes et une recherche d’intensité émotionnelle plutôt que d’équilibre classique.
Le caractère audacieux de ses œuvres lui vaut un refus au Salon d’Anvers en 1843. En 1844, il expose au Salon de Gand la statuette en plâtre Baigneuse et Un rideau d’alcôve entr’ouvert, visibles uniquement dans son cabinet secret, réservées à un public averti. Après la mort de sa mère en 1845, Wiertz s’installe définitivement à Bruxelles. Il y peint de grandes toiles comme Le Triomphe du Christ, La Belle Rosine, L’Enfant brûlé et La Fuite d’Égypte, qui seront ensuite installées dans le chœur de l’église Saint-Joseph au quartier Léopold. Malgré le succès de ses expositions, il refuse la vente de ses œuvres, estimant qu’elles n’ont pas de prix, et organise même une tombola pour Les Grecs et les Troyens se disputant le corps de Patrocle, remportée par un épicier. Son œuvre, marquée par des formats monumentaux et une théâtralité exacerbée, explore les tensions entre chair et esprit, vie et mort, idéal et corruption. À travers des compositions spectaculaires, parfois volontairement outrées, il cherche moins l'harmonie classique que l'impact émotionnel et intellectuel. Le pathos, la déformation expressive des corps et l'intensité dramatique participent à une esthétique de l'excès, qui a pu susciter autant de fascination que de rejet. Toutefois, derrière cette démesure formelle se déploie une cohérence conceptuelle : une interrogation persistante sur la condition humaine, la vanité des ambitions terrestres et la destinée de l'âme. L'œuvre de Wiertz, peut ainsi être comprise comme une tentative radicale de réactiver la peinture d'histoire en lui conférant une portée existentielle et spéculative, inscrivant son auteur dans une modernité paradoxale, à la fois ancrée dans la tradition et résolument singulière.
Son positionnement est à la fois esthétique et institutionnel : refusant les logiques marchandes, Wiertz propose à l’État belge de léguer son œuvre en échange du financement de la construction d’un atelier-musée à Bruxelles destiné à conserver son travail dans une perspective quasi testamentaire. En 1850, Il choisit un terrain près du chemin de fer de la gare du Luxembourg et conçoit un « temple humanitaire », inspiré du temple de Neptune à Paestum, avec une verrière et des façades ornées de colonnes grecques. Cette volonté de maîtrise de sa postérité, conjuguée à un tempérament exalté et profondément idéaliste, construit l'image d'un artiste habité par une mission morale et philosophique. Wiertz ne se contente pas de produire des œuvres ; il élabore un projet artistique total, où la peinture devient vecteur de pensée et d'élévation spirituelle. Durant les années 1850 et 1860, Wiertz s’engage dans les combats sociaux et philosophiques de son temps. Il milite pour la paix, la démocratie et l’abolition de la peine de mort à travers des toiles comme Napoléon aux enfers, De la chair à canon, Le Dernier Canon, La Paix et La Vision d’une tête coupée. Il expérimente également une peinture mate sur térébenthine. Parallèlement, il conçoit la sculpture Le Triomphe de la lumière, projet destiné à Dinant et préfigurant la statue de la Liberté de Bartholdi. Pour vivre, Wiertz réalise des portraits sur commande tout au long de sa carrière. On en recense environ cinquante, conservés pour partie à l’Institut royal du Patrimoine artistique. Fidèle à sa maxime de 1839, il « peint des tableaux pour la gloire et des portraits pour la soupe ». Antoine Wiertz meurt à Bruxelles le 18 juin 1865 à l’âge de 59 ans. Son atelier est transformé en musée, assurant la conservation de son œuvre et la transmission de sa vision d’une peinture monumentale, morale et philosophique. Sa vie conjugue formation académique, séjour italien et ambition monumentale, projets d’atelier-musée et engagement philosophique, faisant de lui l’un des artistes les plus originaux et singuliers du romantisme belge.